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Afghanistan : Les Talibans sont « prêts à collaborer avec qui les acceptera »

Politique

Joe Biden a promis de retirer l’ensemble des troupes américaines d’Afghanistan d’ici le 11 septembre. Ce retrait sonne la fin de deux décennies d’occupation, laissant le pays seul face à son destin.

 

11 septembre 2001. Les États-Unis sont frappés par les attentats terroristes les plus meurtriers de leur histoire. 2 977 personnes perdent la vie. Assez rapidement, les soupçons se portent sur le réseau Al-Qaïda, et un certain Oussama ben Laden, qui revendique à plusieurs reprises ces attentats, est désigné comme en étant le commanditaire. Il se cache alors en Afghanistan, dont le gouvernement est sous l’autorité des Talibans depuis 1996.

En octobre 2001, les Etats-Unis, ainsi que leurs alliés (dont la Belgique, membre de l’OTAN) envahissent l’Afghanistan, renversent le gouvernement en place et débutent une guerre qui durera jusqu’à aujourd’hui. L’annonce de leur retrait présage un futur incertain pour le pays en proie à des conflits sanglants. L’opposition entre les forces afghanes et les Talibans ne rassure en effet pas quant à l’avenir du pays. Pour comprendre la situation, nous avons rencontré Ali M Latifi, correspondant de Kaboul et journaliste freelance pour The LA Time, CNN ou encore Al Jazeera.

Parismatch.be. Quand le mouvement Taliban est-il apparu en Afghanistan ?

Ali M Latafi. « Dans les années 80, l’Afghanistan était sous occupation soviétique. Les Mujahideen, guerrieros afghans ont alors combattu cette occupation. Les Talibans se sont fait connaitre durant la guerre civile qui a suivit la chute de l’occupation de l’URSS (NDLR : en 1989). Plusieurs factions armées essayaient alors de prendre le contrôle du pays. Les différentes factions revendiquaient le fait de représenter différents groupes ethniques, elles suivaient différentes valeurs culturelles : le pays était très divisé. C’était vraiment une période terrible pour les citoyens.

Les différentes factions armées, Mujahideen, sont en conflit depuis de nombreuses années en Afghanistan. © Belga

Les Talibans ont profité de cette situation. Ils se sont dispersés dans tout le pays en promettant aux gens qu’ils allaient se débarrasser de ces commandants et de ces factions. Ils ont promis sûreté et sécurité. C’est à ce moment-là, en 1996, qu’ils ont pris le contrôle de Kaboul, la capitale. Beaucoup de gens étaient soulagés et heureux. Ils se disaient que la terreur apportée par les seigneurs de guerre (NDLR : le seigneur de guerre est un chef militaire suprême exerçant un pouvoir civil dans une région quand le gouvernement central est faible, Le Parisien) prenait fin et que le calme et l’ordre revenaient enfin. »

Comment décririez-vous l’influence de la période d’occupation soviétique (de 1979 à 1989) sur les Talibans ?

« Ce qui a mené à l’occupation soviétique et à la guerre civile était le même problème qu’on rencontre aujourd’hui : cette grande déconnection entre classe dirigeante et société afghane. L’émergence du communisme en Afghanistan a débuté comme quelque chose qui était supposé amener des réformes du travail, de la manière de vivre en général… Les courants islamiques sont nés de cette frustration des réformes communistes, qui allaient à l’encontre de leur culture, leurs idéologies. Cette déconnection n’est pas qu’une histoire de Talibans, ça a mené à un courant global de révolte dans lequel les Talibans s’inscrivent. »

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Quelles étaient leurs premières ambitions pour le pays ?

« Les Talibans ont voulu apporter leur propre vision de l’Islam. Car pour eux, tous les seigneurs de guerre revendiquaient une vision de l’Islam qui détruisait le pays, qui avait causé la guerre civile. Dans cette conception, par exemple, beaucoup de divertissements (film, musique…) sont bannis ou les hommes doivent porter une certaine coupe de barbe, certains vêtements. Les gens pensaient au début que ces restrictions et obligations étaient temporaires, et que les Talibans lèveraient le pied. Mais très vite, ils ont compris que ça n’évoluerait pas dans ce sens. Ils n’auraient jamais pû imaginer perdre tous ces droits pendant cinq ans. »

Et en 2001, la communauté internationale est intervenue…

« Quand les forces étrangères sont arrivées et que leur occupation a commencé, les Talibans étaient furieux car ils se considéraient comme un gouvernement légitime. De septembre à octobre 2001, ils ont communiqué aux Etats-Unis plusieurs propositions afin de négocier la situation de Ben Laden et Al Qaida, d’après les accusations en rapport avec le 11 septembre. Mais Bush n’a pas accepté, il a simplement lancé la guerre.

Des troupes américaines sont en poste en Afghanistan depuis 2001. © Noorullah Shirzada, AFP

Depuis lors, les Talibans ont persisté à vouloir mettre fin à cette occupation, en ne manifestant aucune sympathie pour ce que les Américains ont appelé un « gouvernement de collaborateurs ». Mais ce qu’il faut noter, c’est que les Talibans ne visent pas uniquement ce qu’ils définissent comme étant l’occupant étranger dans leurs attaques. Ils visent souvent des civils, des forces de sécurité, des policiers et des soldats afghans. Comparativement, il y a beaucoup plus de morts de ces catégories-là que d’occupants étrangers. »

Les Talibans n’ont jamais été aussi puissants qu’aujourd’hui. Est-ce que l’influence de pays voisins comme le Pakistan ou l’Iran a amplifié le processus ?

« Ils ont certainement une grande responsabilité dans cet état de fait. Il est peut-être difficile, à cause des relations avec l’Iran, de les affronter sur ce sujet-là. Les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Union Européenne ou encore la Turquie sont des alliés proches du Pakistan. La seule fois où un lien entre les Talibans et le Pakistan a été publiquement mentionné était en août 2017, par Donald Trump.

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Mais en dehors de cela, il n’y a pas vraiment de réelle pression. Il ne faut pas oublier que lorsqu’Obama a annoncé la mort de Ben Laden, il se trouvait au Pakistan. Les Afghans ont pu alors se demander pourquoi les Américains continuaient à faire la guerre dans les villages afghans alors que les cibles que les USA recherchent sont essentiellement dans les grandes villes, et chez les deux grands voisins que sont l’Iran et le Pakistan. »

« Pour beaucoup de gens, la seule solution a été de prendre les armes et de joindre les Talibans »

L’occupation en Afghanistan des forces américaines et de l’OTAN a aussi renforcé les Talibans ?

« Les forces étrangères en Afghanistan ont mené des opérations qui ont causé la mort de civils, la pratique de rendition, des arrestations qui n’auraient pas du avoir lieu… tout cela est basé sur des mauvais renseignements et a affecté des populations civiles entières. Pour beaucoup de gens, la seule solution pour lutter contre cela a été de prendre les armes et de joindre les Talibans.

La corruption a eu le même genre d’effet, elle a empêché le développement économique. Beaucoup de territoires n’ont pas d’hôpitaux, d’écoles, de routes praticables… Même des villes majeures comme Kaboul n’ont pas l’électricité 24h sur 24 et quand il pleut, les rues sont inondées. Tout cela amène les gens à se demander ce que le gouvernement fait réellement pour eux.

Cela a un impact sur la manière dont les gens perçoivent l’invasion des USA, et aussi la manière dont ils perçoivent les Talibans. Les Talibans n’ont qu’à mentionner aux gens que les forces étrangères viennent dans leur maison la nuit, bombardent leurs villages, et ne prennent même pas la peine de leur construire des hôpitaux, pour rallier la population à leur cause. »

Le leader adjoint des Talibans, Sirajuddin Haqqani, a écrit au New York Times : « Nous trouverons ensemble le moyen de bâtir un système islamique dans lequel tous les Afghans auront des droits égaux, où les droits des femmes garantis par l’Islam seront protégés, où le mérite sera la base de l’équité ». Que signifie ce concept d’équité pour les Talibans ?

« Je pense qu’ils n’ont jamais expliqué concrètement cette définition d’équité. Ils font des déclarations comme cela depuis longtemps mais n’expliquent pas concrètement ce qu’ils changeraient dans le système actuel (NDLR : qui est un gouvernement islamique). Ils n’expliquent pas ce qui, dans notre société, notre constitution, notre système éducationnel, est contre l’islam. Ils n’ont jamais spécifié la partie de la constitution qui doit être changée.

Le President de l’Afghanistan, Ashraf Ghani, est entré dans un processus de paix. Il a rencontré notament Joe Biden, le Président américain, le 25 juin dernier. © Nicholas Kamm / AFP

Mais le gouvernement afghan fait des déclarations similaires, vendant l’équité et l’égalité des droits humains dans leur système politique. On sait très bien que leur système a des failles sur ces points-là. C’est facile de déclarer ce genre de choses, mais sans détails, personne ne sait ce que ça signifie. »

Les régions occupées par les Talibans sont définies par les personnes qui y vivent comme sécurisées, et où le système de justice fonctionne très bien. Le gouvernement afghan peine-t-il à répondre à ces deux besoins sur les terres inoccupées par les Talibans ?

« Non. Dans beaucoup de régions, la plus grosse menace sont les Talibans. S’ils règnent sur certaines zones, cette menace s’envole. S’ils gèrent les territoires occupés d’une manière presque dictatoriale, forcément, les problèmes de sécurité disparaissent.

En ce qui concerne les systèmes légaux, si vous passez par le système gouvernemental afghan, c’est un procédé long de plusieurs années, qui s’étale sur plusieurs tribunaux. Malheureusement, c’est très facile de corrompre les gens. Même si vous n’avez pas les moyens légaux pour obtenir ce que vous voulez, vous pouvez corrompre un juge, un policier, un avocat… pour qu’il agisse en votre faveur.

La corruption perdure dans ce gouvernement depuis plus de 20 ans et ne fait que s’empirer depuis 5-6 ans. C’est un élément qui frustre et énerve énormément les gens. Quand ils disent que la justice est plus efficace sous l’autorité des Talibans, c’est clairement une vision extrême pour dire que même si tu n’obtiens pas de justice, tu obtiens au moins une décision. Et c’est une grosse différence avec le système gouvernemental actuel. »

Dans un de vos articles pour Al Jazeerah, vous écrivez que plus de 30 000 citoyens afghans ont pris les armes pour combattre les Talibans. Est-ce une conséquence du retrait des troupes américaines et étrangères ?

« C’est un élément qui a pris place il y a déjà longtemps. La différence avec ce qu’on a déjà pu voir dans le pays, c’est que ce genre de comportement est aujourd’hui soutenu et promu publiquement par le gouvernement. Dans certains endroits où les gens ne peuvent pas trouver d’armes, le gouvernement trouve les moyens de leur en procurer et de combattre aux côtés des soldats et des policiers. »

Des milices Afghanes s’organisent pour soutenir les forces de sécurités du gouvernement face aux Talibans, le 9 juillet 2021. © Hoshang HASHIMI / AFP

Serait-ce le signe d’une future guerre civile ?

« C’est un risque. Dans les années 90, les différents groupes Mujahideen ont pris les armes, d’abord pour s’opposer à l’occupation soviétique, puis pour s’attaquer les uns les autres, ainsi que les citoyens. Si on arme les gens, ou on les laisse prendre les armes sans mettre en cause leur décision, comment être certain que lorsque tout sera fini, ils les déposeront et reprendront une vie normale. Beaucoup de villages concernés par ces mouvements de révolte sont aujourd’hui vides, car les gens ont quitté leurs maisons pour fuir la violence. Mais lorsque ces gens voudront revenir, rien ne garanti qu’ils pourront retrouver leurs biens. »

« Les gens sont si incertains sur ce qui va arriver, ils ont le sentiment de n’avoir aucune assurance que le gouvernement essaye d’améliorer les choses. »

Le ministre anglais de la défence, Ben Wallace, s’est dit disposé à collaborer avec un éventuel gouvernement taliban s’il respecte les droits humains. Est-ce un scénario possible ?

« Bien sûr, c’est possible. Mais je pense que la question la plus juste est plutôt : comment les anglais sont-ils prêts à faire cela ? Comment peuvent-ils s’assurer que les Talibans respectent ces conditions ? Ils sont en contact depuis des années avec des officiels européens, américains, ils sont même allés à Moscou, l’« ennemi ultime » ! Ajoutons aussi le fait qu’ils aient été disposés à conclure un accord avec les États-Unis. Les Talibans ont prouvé qu’ils sont tout à fait prêts à collaborer avec qui les acceptera. Le défi sera pour les pays qui les acceptent d’expliquer pourquoi ils les acceptent. »

La situation est complexe… A quoi s’attendent les afghans ?

« Je pense que les gens ne savent pas ce qui les attend. Et quand on ne sait pas, notre imagination prend le dessus, on prévoit le pire scénario dans sa tête. C’est vraiment ce qui arrive en ce moment. Les gens sont si incertains sur ce qui va arriver, ils ont le sentiment de n’avoir aucune assurance que le gouvernement essaye d’améliorer les choses. Ils redoutent le pire. Et leur plus grande peur est que les Talibans prennent Kaboul violemment, de sorte qu’il y aurait une nouvelle guerre civile. Les victimes ne seront pas les riches mais les citoyens lambdas, car les riches peuvent toujours trouver le moyen de s’échapper, pas les autres. »


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