Science

Economie, numérique, environnement… Nos dix propositions pour sortir la France de l’immobilisme

Que serait une campagne présidentielle sans propositions formulées parfois un peu à la va-vite par des candidats souvent sincères mais toujours désireux de crier plus fort que leurs concurrents ? Parce qu’à L’Express nous défendons la rigueur et la rationalité, nous avons décidé d’innover en créant notre propre think tank, qui se chargera de passer à la moulinette les programmes électoraux et de mesurer la faisabilité, la cohérence et la pertinence des mesures brandies par les prétendants à l’Elysée. Pour cela, nous avons identifié dix domaines qui nous semblent fondamentaux et fait appel aux meilleurs spécialistes. Et parce que nous croyons aux idées plus qu’aux commentaires, nous avons demandé au nouveau think tank de L’Express d’élaborer son projet présidentiel idéal.  

BRUNO COUTIER/AFP – SERGE PICARD POUR L’EXPRESS

Sylvie Bermann : La France doit proposer aux Européens le vote à la majorité qualifiée

Au chapitre des idées reçues, le système du consensus protège l’intérêt national, car un veto est possible en cas d’isolement. C’est pourquoi la France s’est toujours opposée à un recours à la majorité qualifiée – sauf sur des sujets résiduels – dans le domaine de la politique étrangère qui relève de la sphère intergouvernementale. Cela est resté un tabou. 

Et si, au contraire, ce mode de vote paralysait l’action de la France et nuisait à ses intérêts ? La politique étrangère est l’un des points faibles de l’Union européenne. Paradoxalement, elle a même moins progressé au cours de ces dernières années que la politique de défense. Bien souvent, elle en est réduite au plus petit dénominateur commun et peine à formuler de véritables politiques. L’élargissement a encore réduit ses marges de manoeuvre. Or la France a une véritable vision stratégique du rôle de l’Europe. Elle inscrit sa politique étrangère dans un cadre européen dès lors qu’il constitue, pour elle comme pour chaque Etat membre, un démultiplicateur de puissance face à des Etats continents, comme la Chine, les Etats-Unis, la Russie et, demain, l’Inde. La France est une grande pourvoyeuse d’idées et de concepts, mais elle ne prend pas toujours le temps de convaincre ses partenaires en amont. Le consensus donne en fait un veto aux plus petits pays et pénalise les grands. Il tue aussi la diplomatie, car il incite à une forme de paresse ou de passivité : à quoi bon défendre une politique, si un veto est quasiment certain ? 

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Un vote à la majorité qualifiée constituerait un retour à une véritable action diplomatique et à un travail de conviction pour créer des coalitions à géométrie variable. En réalité, la France court peu le risque d’être isolée et, au pire, pourrait toujours constituer une minorité de blocage. L’Allemagne y a longtemps été favorable. Elle expliquait, à l’époque où l’Union européenne multipliait les déclarations sur le Proche-Orient, que cela l’aurait libérée de l’obligation de mettre un veto à tout texte critique d’Israël, même sur la politique de colonisation. Si l’UE veut être un acteur sur la scène internationale, Il lui faudra bien trouver un modus vivendi avec Pékin et Moscou, en sortant des réactions émotionnelles. Rencontrer Xi Jinping, Vladimir Poutine ou d’autres chefs d’Etat avec lesquels existent des désaccords ne constitue pas, comme certains ont tendance à le penser, une récompense, mais c’est de la diplomatie. Et c’est dans l’intérêt de l’Union européenne. 

Cécile Maisonneuve : Un plan massif pour convertir le monde rural à la voiture électrique

La France est un leader mondial de la production d’électricité bas carbone grâce à son parc nucléaire et à ses infrastructures hydrauliques. Elle est même le seul grand pays occidental à disposer d’une électricité propre, abondante et compétitive. Dans les dix années qui viennent, elle doit capitaliser sur cet avantage comparatif pour devenir le plus grand pays de l’OCDE en matière de mobilité propre. Les dispositifs actuels de soutien à l’achat de véhicules électriques ou d’équipement en infrastructure de bornes de recharge ne sont pas à la hauteur du défi. Ils ne permettront pas non plus de lever le verrou psychologique qui permettra le décollage massif de la mobilité électrique. 80 % des Français vivent dans une aire urbaine. Ce qui freine leur décision d’achat, c’est la crainte, fondée, de ne pas avoir accès à une infrastructure de recharge en dehors de ces zones urbaines. C’est donc l’équipement du territoire rural qui déterminera largement l’attractivité du véhicule électrique. 

En outre, pour les 20 % de nos compatriotes qui, par choix ou par obligation, vivent dans le monde rural, la voiture individuelle est et restera le seul moyen de se déplacer : nous ne construirons ni ne réactiverons des lignes de transport en commun dans ces zones, faute de densité suffisante de la demande. La voiture électrique est la seule option qui permettra de décarboner ce segment de la mobilité, représentant 20 % des émissions de CO2 de la mobilité routière. C’est en outre une mesure de protection nécessaire contre les fluctuations et le probable renchérissement structurel du prix du pétrole dans la décennie qui vient. 

Le dispositif actuel d’électrification du monde rural doit être revu en profondeur pour s’inscrire dans cette logique d’avenir ambitieuse et se recentrer sur la mobilité, sous l’impulsion majeure de l’Etat. Cela signifie installer des bornes de recharge individuelles chez les particuliers, avec des dispositifs de vehicle-to-grid (NDLR : technologie permettant aux voitures de restituer sur le réseau une partie de l’électricité stockée dans leurs batteries) qui auront d’autant plus de sens que la production d’électricité d’origine renouvelable, par nature intermittente, est appelée à se développer dans ces zones ; il faut également installer des bornes de recharge rapide dans les bourgs et sur le réseau routier ou autoroutier qui irrigue la France rurale ; enfin, il faut prévoir des aides ciblées renforcées pour inciter les habitants de ces territoires à acheter des véhicules électriques. 

Il est temps de sortir d’une logique d’équipement et d’innovation centrifuge, qui va des centres-villes métropolitains vers les zones périphériques, pour adopter une logique centripète. Partons des territoires où les alternatives n’existent pas, revitalisons-les via cette infrastructure qui va devenir vitale dans le monde du bas carbone : c’est une mesure écologique et de justice sociale ainsi que d’aménagement du territoire et de revitalisation des campagnes, que l’Etat est le seul à pouvoir porter. 

Gilles Clavreul : Pour un haut-commissariat à la citoyenneté

Une politique publique de la citoyenneté est-elle possible ? En tout cas, elle est plus que jamais nécessaire. Face à une société archipélisée, exposée aux passions identitaires et traversée de multiples fractures, l’éparpillement de l’action publique rend illisible l’effort de l’Etat pour amener la société à la paix civile. 

Au fil des décennies s’est installée une espèce de cloison, institutionnelle et mentale, entre le social et le régalien. Elle crée une opposition artificielle et stérile entre prévention et répression, entre ordre et justice, entre sécurité et liberté. “Main gauche” et “main droite” de l’Etat, disait Bourdieu : d’un côté l’Etat tend une main secourable, et de l’autre il réprime et punit. Vision parlante, mais vision fausse : en fait, toutes ces politiques concourent à un seul et même objectif, qui est de rendre habitable par tous cet espace de vie commune qu’est la France. 

Ces dernières années, les débats interminables sur la laïcité, les polémiques sur la radicalisation ou le séparatisme ont fait ressortir une espèce de schizophrénie d’Etat, comme si humanité et fermeté devaient éternellement s’opposer. Un changement de cap a été pris depuis un an avec le discours des Mureaux et la loi confortant les principes de la République. 

Comment aller plus loin ? En regroupant sous un même toit – appelons cela haut-commissariat – les principaux outils publics de construction de la citoyenneté : laïcité, prévention de la délinquance et lutte contre la radicalisation, jeunesse, service national universel, accueil et intégration, lutte contre le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie et les discriminations, promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes, et enfin politique de la ville. Ajoutons-y un aspect décisif, disons une porte d’entrée : l’aménagement du territoire, car nos fractures sociales, culturelles et identitaires sont aussi des fractures territoriales. Ce sont des sujets différents, nous dira-t-on ? Certes ! Mais tous concernent au premier chef les citoyens les plus fragiles, ceux qui ont le plus besoin de l’Etat. Ceux qui ne peuvent plus attendre : il leur faut une présence publique forte, une intervention massive, des méthodes et des moyens exorbitants du droit commun. 

Des difficultés se rencontrent partout en France ; mais si un gouvernement se mettait en ordre de bataille pour changer le cours des choses en cinq ans dans les 60 à 80 territoires qui souffrent le plus, y rétablissant la sérénité, la mixité, la réussite scolaire et l’intégration citoyenne, alors la confiance dans le rôle unificateur de l’Etat reviendrait. Pour aller vite et frapper fort, des dérogations législatives et réglementaires seront nécessaires pour contourner les lourdeurs administratives et les logiques verticales qui ralentissent l’action publique. Voilà ce que serait le programme d’un haut-commissaire, ou d’un délégué général, à la citoyenneté, rattaché directement au Premier ministre ou, pourquoi pas, au président. 

Denys de Béchillon : Réformer (d’abord) la pensée constitutionnelle

Il faudrait arrêter de vouloir changer la Constitution à tout prix. La bougeotte institutionnelle ne résoudra jamais les problèmes des Français. Les Constitutions ne guérissent pas le Covid, ne fabriquent pas d’emploi et ne relancent pas l’économie. C’est d’ailleurs parce que personne n’a ce genre de martingale qu’il est si tentant de faire rêver le peuple au monde merveilleux qu’un régime différent nous apporterait par magie. 

Chacun cuisine donc son projet constitutionnel sur un coin de table, avec les ingrédients idéologiques que sa maison lui procure et une bonne louche de calcul politicien sur ce qui plaira au plus grand nombre dans la chaleur de l’instant. Mieux que le concours Lépine : il n’y a rien à financer et personne ne vous demande de prouver que ça marche. 

La mise en oeuvre ? Il faudra l’accord de l’Assemblée et du Sénat pour modifier la Constitution (art. 89). Or, en l’état des forces, sur un projet un tant soit peu ambitieux, c’est de la science-fiction. Les naïfs découvriront le problème au pied du mur et s’exposeront à décevoir leur électorat. Les machiavéliques auront anticipé l’échec et se délecteront de pouvoir l’imputer au camp d’en face. Mais le feu populiste grandira dans les deux cas. Puisqu’il sera à nouveau vérifié que l’on ne peut pas modifier la Constitution dans les règles, c’est bien qu’il faut la raser, convoquer un référendum direct, la constituante des grands soirs, tout casser… 

On ne se méfie jamais assez des vandales. La Constitution de 1958 a été conçue comme le produit d’un retour d’expérience tragique. La IIIe République s’était effondrée dans le pétainisme, la IVe dans l’impotence. De Gaulle a rompu le cercle en rendant le pays gouvernable et doté d’institutions résilientes. Ce programme a été rempli, sans faille ni parenthèse antidémocratique. Nous devrions ne jamais l’oublier. Mais c’est exactement ce que font les promoteurs du changement radical. Tous veulent redonner d’immenses pouvoirs au Parlement, c’est-à-dire revenir à ce régime d’Assemblée dont il avait fallu se défaire, au bord de l’abîme, en 1958, au vu de ses résultats désastreux. 

En 2018, lors de la révision constitutionnelle ratée : une orgie, le raton laveur y était, il n’y manquait qu’un fer à souder 

Amnésie funeste, et prédisposition à l’improvisation mauvaise. Le rajeunissement et la déprofessionnalisation du personnel politique ne sont pas allés sans contrepartie : beaucoup de nouveaux parlementaires n’ont aucun bagage constitutionnel. Aussi enthousiastes soient-ils, ils sont et demeurent longtemps des amateurs, mal équipés pour percevoir les enjeux sous-jacents aux règles qu’ils veulent modifier et peu conscients des raisons qui les avaient fait écrire (lorsqu’ils ne sont pas hostiles à la bourgeoisie même de ces raisons). A l’occasion de l’examen avorté du projet de loi constitutionnelle de 2018, les députés avaient déposé 929 amendements seulement destinés à s’insérer au-dessus de l’article 1er du texte… Une orgie. Le raton laveur y était. Il n’y manquait qu’un fer à souder. Et avec, au milieu de ce fatras, conçues en deux coups de cuillère à pot, dans la plus parfaite ingénuité ou, selon les cas, dans la plus parfaite mauvaise foi, quelques réformes immenses, propres à déstabiliser des équilibres vitaux et parfaitement irréfléchies… C’était glaçant. 

Glaçant, mais pas inattendu dans un pays qui compte 60 millions de constitutionnalistes persuadés que la responsabilité civile du président de la République, l’abolition de l’article 49-3 ou la suppression du Premier ministre devraient aller de soi… On ne peut pas trop leur en vouloir, au demeurant, puisqu’une bonne part du personnel politique donne l’exemple, qui joue lui aussi du “yaka”, surtout en période électorale. 

Celle qui vient promet beaucoup. D’aucuns, désinhibés par le poids des échéances, ont déjà entrepris d’y perdre des morceaux d’âme en même temps que le sens commun. Ascèse. Pessimisme raisonné. Réflexion construite. Sens de l’Histoire. Aucun projet constitutionnel n’est plus indispensable qu’une réforme de pensée. 

Iannis Roder : Différencier le traitement des enseignants sur le territoire

A ancienneté et grade égaux, le salaire d’un professeur est le même ou presque, qu’il enseigne et vive à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) ou à Limoges (Haute-Vienne). Le pouvoir d’achat, en revanche, et ce malgré parfois les dépenses de carburant, est largement au bénéfice du second qui peut aisément devenir propriétaire d’un logement, et ce dès ses premières années d’exercice, quand le premier aura même du mal à se loger décemment. 

Cette réalité n’est pas prise en compte dans les actes (la revalorisation générale des débuts et milieux de carrières ou des enseignants en REP+ par Jean-Michel Blanquer) et les propos abordant la question du salaire des enseignants. 

Celle-ci est aujourd’hui incontournable. La diminution en valeur réelle du salaire des enseignants entre 1995 et 2009, le blocage du point d’indice depuis 2008, la comparaison avec les pays de l’OCDE, sont autant d’indicateurs de la détérioration de la rémunération des professeurs. 

Parallèlement, les enquêtes Pisa portant sur les résultats scolaires ne cessent de montrer que la situation française se dégrade. Or, des recherches académiques ont montré le lien entre les résultats des élèves et la qualité des enseignants, certes difficile à évaluer ; laquelle qualité est, entre autres, corrélée au niveau de rémunération. De fait, le métier n’attire plus et les postes aux différents concours ne sont pas tous pourvus aux Capes de maths, d’anglais ou de français faute de candidats au niveau. Dans le premier degré, certains concours ne permettent même plus une sélectivité suffisante pour recruter des fonctionnaires de bon niveau (73 % des présents au concours ont été admis dans l’académie de Versailles en 2021). Pour attirer des étudiants qualifiés et motivés, pour leur permettre de rester sur des postes stables dans des académies déficitaires où leur jeunesse les envoie et où l’expérience joue un rôle important, il faudrait prendre en compte la diversité des territoires. Ainsi, avoir les mêmes grilles de rémunération sur l’ensemble du territoire entraîne des inégalités de pouvoir d’achat notables (les variations des salaires liées à la résidence sont au maximum de 3 % quand les salaires du privé sont supérieurs, en Ile-de-France, de 10 % à 15 % au reste du pays). Il faudrait donc différencier le traitement des enseignants sur le territoire en actualisant tous les ans une indemnité de résidence largement revue à la hausse car elle prendrait en compte les différences effectives de pouvoir d’achat. 

Enrico Letta : Après le pacte de stabilité, vive le pacte de soutenabilité !

Les candidats à la présidentielle française devront prendre en compte deux aspects importants pour renforcer l’économie et la cohésion sociale de l’Europe. Le premier concerne le plan de relance européen. Grâce aux ressources financières mises en place, le PIB de plusieurs pays (y compris la France) est déjà proche du niveau d’avant-Covid. Toutefois, aboutir à une Europe plus prospère et à une transition verte et numérique inclusive demande un effort supplémentaire. 

Le plan de relance doit être renouvelé dans une “version 2.0” plus forte et réellement européenne. Aujourd’hui, nous nous retrouvons avec 27 petits plans nationaux, qui n’ont pas de liens entre eux. Cette approche nous a permis d’affronter très rapidement la période d’urgence, mais il est temps d’articuler une dimension transfrontalière à l’échelle européenne, afin de lancer un plan d’investissement commun, capable d’unir les 27 Etats membres autour d’objectifs et de projets partagés. Après avoir obtenu une dette commune et un plan de relance, il faut maintenant un plan commun pour le développement durable et social. 

La seconde mesure à prendre concerne les règles permettant d’encourager ces investissements. Depuis le début de la pandémie, l’Europe a suspendu le pacte de stabilité – c’est-à-dire l’ensemble des règles imposant que le déficit public d’un Etat ne dépasse pas les 3 % du PIB, tandis que sa dette doit rester en deçà du seuil de 60 % du PIB. Cette décision a permis aux pays et aux entreprises d’investir davantage, mais sur ce sujet-là aussi, l’Europe doit faire un pas en avant. Car la pandémie a changé le scénario économique : un retour aux règles du passé, pour ce qui concerne la dette, étoufferait l’Europe et ses Etats membres, qui n’auraient alors plus d’outils pour défendre leurs citoyens et leurs entreprises. 

Le pacte de stabilité doit donc être réformé et transformé dans un pacte de soutenabilité, qui autorise tout investissement public nécessaire à protéger l’économie, l’environnement et les droits sociaux (y compris le droit à l’instruction et à la formation professionnelle). Car, comme le rappelle l’ancien président de la Commission européenne Jacques Delors : “Si l’élaboration des politiques européennes compromet la cohésion et sacrifie des normes sociales, le projet européen n’a aucune chance de recueillir le soutien des citoyens européens.” 

Patrick Artus : “Tout échouera si nous ne réglons pas le problème des compétences”

L’Express : Endettement public stratosphérique, désindustrialisation, perte de compétitivité, déficits commerciaux abyssaux, chômage de longue durée endémique, prélèvements obligatoires records… les maux de l’économie française sont nombreux. A quel chantier faut-il s’attaquer en priorité ? 

Patrick Artus : A aucun de ceux-là ! Tout ce que pourra lancer le prochain exécutif échouera si on ne résout pas le gigantesque problème de la France, celui de la perte de compétence de la main-d’oeuvre. Quel que soit l’âge ou le niveau d’éducation, les compétences des salariés français ont décroché. Notamment dans les domaines scientifiques. Or, dans le monde d’extrême concurrence dans lequel nous sommes aujourd’hui, la maîtrise des compétences est cruciale. Gagner cette bataille commence dès l’école où la formation des enseignants doit être revue. Avoir seulement un master ne dit rien de la capacité à enseigner. Recréons donc les anciennes “écoles normales”. Cette bataille des compétences se poursuit ensuite sur le marché du travail. Cela fait des décennies que l’argent de la formation professionnelle va en priorité à ceux qui en ont le moins besoin, c’est-à-dire les cadres plutôt bien formés et non pas les chômeurs. Une aberration. L’effort de formation des demandeurs d’emploi de longue durée doit être massif. Mettons enfin tout le paquet sur le compte personnel de formation en allant plus loin que ce que nous avons fait jusqu’à aujourd’hui. Il faut créditer fortement les comptes des personnes les plus éloignées de l’emploi. 

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Dario Ingiusto / L’Express

Compétence et croissance, le lien n’est pourtant pas évident… 

Toutes les études et analyses comparatives montrent le lien très fort entre niveau de compétences de la population et dynamisme de l’innovation, niveau d’industrialisation, gains de productivité, et même taux d’emploi. Tout en découle par la suite : le niveau de la croissance, le dynamisme des exportations, la vigueur des recettes fiscales… Ce chantier est d’autant plus urgent à mener que la transition climatique va poser le problème de la requalification de centaines de milliers de salariés qui travaillent dans des secteurs qui vont soit disparaître, soit être profondément chamboulés. 150 000 jobs vont être supprimés dans les années qui viennent dans l’automobile. On ne se prépare pas suffisamment à ce choc. 

Vous parlez de l’école, beaucoup a été fait cependant pour l’apprentissage… 

Bien sûr, mais pas suffisamment. 560 000 jeunes sont en apprentissage. Si la proportion était la même qu’en Allemagne, nous en aurions 1,2 million. De façon générale, l’interaction entre le monde de l’entreprise et le système éducatif est encore trop faible. 

Cette révolution des compétences doit elle aussi s’accompagner d’une revalorisation forte du salaire des enseignants ? 

Oui, sans doute, mais le niveau des rémunérations n’explique pas tout. En France, l’insatisfaction du corps enseignant est forte. Elle l’est aussi en Allemagne, alors même qu’ils sont mieux payés. En Finlande, en revanche, où l’écart des salaires avec la France n’est pas énorme, la satisfaction des professeurs est très forte. Cela s’explique aussi par des méthodes d’enseignement, de travail et donc une attractivité du métier très différente. 

Guillaume Rozier : “Une plateforme citoyenne, pour réconcilier les Français avec la politique”

L’Express :Vous avez démontré avec CovidTracker et Vite ma dose l’efficacité des outils numériques lorsqu’ils sont mobilisés au service de l’action publique. Fort de cette expérience, quelle mesure pourrait réellement changer la donne dans la France de 2022 ? 

Guillaume Rozier : Elle ne paraît pas révolutionnaire en soi, et pourtant elle transformerait radicalement les relations entre la société et les décideurs publics. Je souhaite la création d’une plateforme citoyenne qui permettrait aux Français de faire émerger des idées, de témoigner sur les problèmes qu’ils rencontrent au quotidien, sur les inégalités les plus criantes, de dire aussi ce qui marche bien, ce qu’il faudrait améliorer. L’idée n’est pas d’en faire un cahier de doléances numérique, mais d’ouvrir un espace au sein duquel chaque citoyen pourrait soumettre ses idées, qu’il s’agisse d’économie, de santé, de climat… Ces propositions seraient publiques. Chacun pourrait les commenter, les évaluer, les faire évoluer, enrichir la discussion en confrontant les arguments. C’est du travail collaboratif à l’état pur. Quand on utilise les ressources de 67 millions de personnes, on trouve des arguments, des données et des idées qu’on n’aurait pas trouvés en limitant la réflexion à quelques dizaines de conseillers ministériels ou parlementaires. Et c’est l’assurance de voir émerger des solutions nouvelles. 

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Dario Ingiusto / L’Express

La démocratie participative en version digitale, en quelque sorte… 

“Démocratie participative” est un terme fourre-tout, qui peut vouloir dire beaucoup de choses. Personnellement, je ne l’utilise pas. Je n’ai pas une approche militante, j’ai juste une conviction : permettre aux gens de s’exprimer et de définir les difficultés auxquelles ils sont confrontés, c’est commencer à résoudre leurs problèmes. C’est aussi une façon de les impliquer de façon plus constructive dans le débat public, peut-être un moyen de canaliser leur colère, au lieu de la laisser exploser dans la rue ou sur Facebook. Au passage, ce genre de forum collaboratif est typiquement ce qui peut permettre d’impliquer les jeunes dans la vie citoyenne. Ceux qui voteront pour la première fois en 2022 sont nés en 2004. Ils baignent depuis leur enfance dans les réseaux sociaux, Internet. Ils n’ont pas du tout les mêmes réflexes ni les mêmes attentes que les générations précédentes. Pour qu’ils se sentent concernés, il faut imaginer une façon beaucoup plus innovante de faire de la politique, trouver de nouveaux outils… 

Encore faut-il que les propositions formulées sur la plateforme débouchent sur quelque chose. Comment leur donner une traduction concrète ? 

On peut d’abord imaginer un système de vote qui permettrait d’effectuer un premier tri ; puis, avec l’aide d’algorithmes d’intelligence artificielle, l’analyse poussée des discussions fera ressortir les thématiques prioritaires. De la plateforme peuvent surgir des idées inattendues, qui viendront nourrir et guider le travail des décideurs publics. Il reviendra ensuite aux parlementaires, aux ministres de traduire les idées des citoyens en textes de loi techniquement irréprochables. On peut espérer, en plus, que les débats préalables, sur la plateforme, auront permis d’en souligner les éventuels effets pervers, les angles morts… 

Karine Lacombe : Offrir aux jeunes chercheurs un avenir valorisant en France

Sur quoi la pandémie de Covid-19 a-t-elle crûment jeté la lumière, nous faisant ainsi porter un regard sans concession sur le déclin de notre recherche française, à l’heure où nous avons, notamment, raté l’innovation vaccinale ? Sur la fuite de nos cerveaux. Pas depuis hier ou avant-hier. 

La crise sanitaire a éclairé un phénomène qui s’amplifie depuis plusieurs dizaines d’années, notre système de recherche publique ayant été incapable de garder les jeunes talents qu’il formait, des scientifiques parmi l’élite mondiale dans leurs domaines, les mathématiques, la physique, la médecine, toutes ces disciplines où la France a eu des Prix Nobel, la France que pourtant les jeunes chercheurs les plus prometteurs quittent pour gagner les Etats-Unis ou d’autres pays d’Europe. Des Emmanuelle Charpentier – cette microbiologiste formée à l’Institut Pasteur et à Paris VI partie en Allemagne mener ses travaux sur les ciseaux moléculaires, dont la découverte révolutionne la biologie – ou des Katalin Kariko – cette biochimiste hongroise à l’origine de la mise au point de la technique d’ARN messager utilisée pour les vaccins contre le Covid, dont le postdoctorat prévu dans une université française n’a pu se concrétiser pour des raisons administratives… Ce sont autant d’exemples qui doivent nous alerter sur notre incapacité chronique à offrir à tous ces jeunes chercheurs des conditions de travail dignes de leur qualité et un avenir valorisant dans le cénacle de notre recherche. 

Alors, que faire ? Comment offrir des conditions de travail incitatives et des moyens financiers adéquats aux espoirs de la recherche française, qui sont autant de garants d’un développement industriel de pointe et de petites et grandes révolutions technologiques dont l’impact sur la population est potentiellement fort ? Il faut changer le paradigme de gestion des acteurs de la recherche en agissant sur plusieurs volets : favoriser l’accès à un statut régulier pour les étudiants de troisième cycle d’origine étrangère, améliorer la rémunération des jeunes chercheurs et leur offrir une position plus valorisante que celle d’éternel postdoctorant, sans pour autant les contraindre à passer d’éternels concours humiliants, avec la création de partenariats public-privé plus souples administrativement et plus réactifs. 

Ces partenariats mettraient l’audace et la prise de risque au coeur du processus décisionnel et feraient la part belle à la recherche translationnelle en s’appuyant sur la recherche fondamentale, essentielle aux grandes avancées scientifiques. En travaillant à la valorisation des découvertes scientifiques par un soutien pérenne aux entreprises de biotechnologie adossées à nos grandes écoles, universités et autres organismes de recherche (CNRS, Inserm, Inra, IRD, Ifremer, etc.), l’Etat permettrait à la recherche française d’attirer et de garder les jeunes chercheurs et ainsi de retrouver, dans le panorama de la recherche scientifique internationale, la place qui devrait être la sienne au vu de la qualité de la formation que reçoivent nos étudiants. 

Abnousse Shalmani : Réaffirmer notre exception culturelle

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Dario Ingiusto / L’Express

Toutes les scènes du monde ont tiré le rideau en 2020 et une grande partie de 2021. Mais tous les théâtres et lieux de spectacles ne bénéficient pas des avantages et des aides françaises. Une année blanche fut offerte aux intermittents du spectacle qui bénéficieront de leurs droits jusqu’en décembre 2021. L’exception culturelle française n’a jamais aussi bien porté son nom. Quel ne fut pas mon étonnement lorsque, à la libération du monde de la culture en juin 2021, le théâtre de l’Odéon a refusé de rouvrir, maintenant l’occupation des lieux et clamant que l’Etat tue la culture, reprenant les mots d’ordre sanguinolents écrits sur le corps – nu – de l’actrice Corinne Masiero sur la scène de la cérémonie des Césars : “No culture, No futur” et “Rends-nous l’art, Jean”, le tout sous une peau d’âne ensanglantée, tampons périodiques usagés en guise de boucles d’oreilles. L’indécence ne venait ni de la nudité, ni de la vulgarité, mais de la nature des revendications hors-sol. Lorsque nous avons l’incommensurable chance de bénéficier d’un système qui permet à la culture française d’exister et que celle-ci contribue 7 fois plus au PIB que l’industrie automobile – soit 3,2 % du PIB -, qu’elle engrange 57,8 milliards d’euros de valeur ajoutée par an pour un coût total de 21,5 milliards et qu’elle crée 670 000 emplois directs, on se pince pour y croire. 

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Dario Ingiusto / L’Express

Au Royaume-Uni, mis à part les musées nationaux qui bénéficient des aides de l’Etat, la culture se finance sur la billetterie et le mécénat ; en Italie, la culture se regarde mourir, le système de mécénat étant quasi inexistant ; aux Etats-Unis, le Broadway Cares, fondé dans les années 1980 pour aider les acteurs malades du sida, collecte désormais des fonds pour les artistes et les techniciens touchés par le Covid et le chômage, et espère engranger… 2 millions de dollars ! 

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L’enjeu en France consiste à préserver un système d’exception, non de le créer, d’affirmer sa spécificité et de (re)conquérir le monde, en commençant par l’Hexagone : jusqu’en 1981, les films français dépassaient largement le cinéma hollywoodien au box-office, avant que les courbes ne s’inversent. N’oublions jamais que la culture n’est vivante que lorsqu’elle est transmise, et qu’elle ne survit qu’en glorifiant sa singularité. La guerre déclarée au “wokisme”, ce chantre de l’hygiène artistique, se gagnera en suivant Marcel Duchamp : “Le grand ennemi de l’art, c’est le bon goût.” 

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