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“L’autre start-up nation” : qui sont les “employés” du cannabis en France ?

Biberonnés au mythe de Scarface, les jeunes tentés par le trafic de cannabis consacrent toute leur énergie à la recherche du profit, quitte à monter de véritables “business models” comme on apprend dans les écoles de commerce (qu’ils n’ont pas fréquentées). Si bien que “depuis le milieu des années 2010, le système de vente de cannabis ressemble à une entreprise avec une division des tâches où chacun remplit sa fonction. Les trafics ont basculé dans une organisation inédite, avec un chef, des lieutenants, un DRH, et des manoeuvres intérimaires recrutés au jour. D’ailleurs, les trafiquants se pensent comme des entrepreneurs qui travaillent”, observe une source policière. Sur l’ensemble du pays, 150 000 personnes vivraient de ce commerce illicite, d’après Nacer Lalam, directeur de la recherche et de la prospective à l’Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur. Dans la grande mare du trafic, surnagent quelques gros poissons. Y barbote surtout un menu fretin pléthorique, à la condition précaire et aux gains très aléatoires. 

Qui sont les employés du premier employeur de France ? Du caïd à la petite main, l’écart de revenu se révèle presque aussi abyssal qu’entre Bernard Arnault et un ouvrier de Vuitton. Mais la comparaison s’arrête là : plus qu’une filière intégrée, le trafic de cannabis – sous forme de résine (shit) ou d’herbe (beuh) – fonctionne par cercles concentriques avec, au bout de la chaîne, des détaillants qui ignorent souvent l’identité des grossistes installés en Espagne ou au Maroc. Argent et drogue suivent des circuits séparés afin d’éviter les saisies. Pour le spécialiste du crime organisé Thierry Colombié, la France détiendra bientôt “le record du plus important maillage européen du business de cannabis” en raison de son vieil ancrage dans le narcotrafic. “Installés au Maroc, des Marseillais ont surfé sur la vague hippie pour vendre du cannabis marocain en Europe. Ils ont incité les producteurs du Rif à créer des coopératives, les ont soutenus dans leur effort de recherche et développement, puis ils ont exploité ce qui rapporte le plus de bénéfices : la grande distribution.” Mutatis mutandis, une nouvelle génération de trafiquants liés à la diaspora marocaine a émergé. Et pour cause, 70 % de la résine consommée en Europe vient du Maroc, plus précisément du Rif, où 760 000 personnes vivent du cannabis. 

Le marché du cannabis, une agence d’intérim

Une sorte de prime de risque récompense les chauffeurs des go fast (voitures chargées de drogues lancées à toute berzingue sur les autoroutes) ou slow fast (celles allant lentement), suivant la vitesse de ces convois de trois voitures qui partent d’Espagne ou des Pays-Bas chargées de la marchandise. Occasionnellement, des transporteurs spécialisés encaissent entre 5 000 et 10 000 euros par voyage. Au sommet de la hiérarchie nationale, Nacer Lalam dénombre 1 millier de Français têtes de réseau dont le bénéfice annuel atteindrait la bagatelle de 385 000 euros. Leur taux de profit frise fréquemment les 40 %. A l’autre bout de la chaîne, le dealer local voit en revanche sa marge réduite à la portion congrue. Contrairement au trafic de cocaïne, nettement plus lucratif mais soumis à la dure loi des cartels sud-américains, le marché du cannabis fonctionne comme une agence d’intérim. Les équipes se nouent, se dénouent et se renouent au gré de leurs intérêts. A en croire Thierry Colombié, deux lames de fond ont bouleversé le secteur. “D’abord, l’apparition des ‘fours’ en région parisienne à la fin des années 1990, sur le modèle des points de deal néerlandais ou belges, puis la digitalisation du marché entamée au début des années 2010 sur le dark Web.” D’Internet aux banlieues en passant par la France périphérique et les beaux quartiers, vendeurs, revendeurs et producteurs fourmillent partout sur le territoire. Approcher les mille et un métiers du cannabis exige donc de larguer les amarres. 

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Cap sur Marseille. La cité de la Castellane – qui a vu naître Zidane – figure dans le peloton de tête des 3 952 points de deal recensés place Beauvau. Quelques kilomètres plus loin, à l’intérieur du port, la marchandise arrive dissimulée dans des ferries en provenance du Maroc. Une fois les conteneurs dépotés dans un hangar, la drogue passe dans les quelques grandes cités (la Castellane, Air Bel, Campagne Lévêque, Bassens) qui servent de lieux d’approvisionnement. Les dealers de la cité Kallisté s’approvisionnent régulièrement à la Castellane. Au fil des coupages, la même quantité de résine peut successivement donner 20 puis 40 barrettes combinées avec divers produits chimiques (henné, plastique, huile de vidange…). Un produit moins cher au gramme pour le consommateur – entre 5 et 7 euros – que l’herbe, qui oscille autour des 10 euros selon les chiffres de l’Observatoire français des drogues et toxicomanies.  

“2 000 minots souvent âgés de 14 à 17 ans travaillent à la Castellane, principalement des ‘choufs’, qui font le guet. Pour l’immense majorité qui ne réussit pas, le business dure entre trois mois et trois ans. Seuls 50 petits dealers marseillais sont montés en grade et ont une surface financière importante”, expose le reporter Philippe Pujol, auteur de French Deconnection. La majorité des participants à ce marché se situent plutôt au bas de l’échelle. Dans cette microsociété aussi “jeuniste” que phallocrate, un clou chasse l’autre. A moyen terme, le sort d’une fiancée de caïd n’est guère enviable. Exploitée puis écartée et remplacée par une jeunette à peine majeure, elle subit l’obsolescence programmée dès ses 25 ans. Le reste du petit personnel est à l’avenant : un chouf gagne entre 50 et 100 euros par jour suivant son âge et son degré de mobilité (piéton, en scooter). Quant aux nourrices, qui stockent l’argent ou la drogue, leur rémunération dépasse rarement les quelques centaines d’euros par mois. Face aux aléas du métier (perquisitions, saisies, arrestations), aux plus petits d’éponger les pertes. Utilisé comme un instrument de pouvoir par les chefs de réseau, l’endettement organisé aboutit à des situations de quasi-servage. “L’endettement est nécessaire pour empêcher des gamins de monter et de devenir des concurrents. Quand la police passe, ils sont mis à l’amende puis finissent par dealer gratuitement !” prévient Pujol. Quand lesdits subalternes consument la moitié de leur paie en joints, l’employeur en sort doublement gagnant. 

Pour désigner des quartiers entiers minés par le deal, la police a forgé un néologisme : la “marseillisation”. Dans une région frontalière telle que l’Occitanie, la proximité de l’Espagne et de la vallée du Rhône favorise la diffusion de la résine et de l’herbe. A Nîmes, la zone urbaine sensible de Pissevin abrite le principal point de deal de la ville. Y sévissent la pauvreté, le chômage et le communautarisme. “Les trafiquants ont privatisé des tours mais ils ne sont pas passés au stade suprême comme à Marseille ou certains coins du ‘9-3’, où ils organisent des prestations sociales pour acheter le silence des habitants”, indique un policier local. Il est vrai que les dealers nîmois ne poussent pas (encore) le marketing jusqu’à proposer des haltes-garderies aux enfants de leurs clients comme le font certains de leurs concurrents marseillais. De source policière, un bon vendeur y perçoit 80 euros de bénéfice quotidien, un livreur entre 80 et 120 euros, un guetteur environ 50. De quoi “déstructurer les petits de 13 ans qui gagnent plus que leur père”, commente un officier nîmois. Et la même source de se résigner : “Les chefs, âgés de 25 à 40 ans, ont tous des villas au Maroc qu’on ne saisira jamais.” Non sans cynisme, ils exploitent la quasi-impunité judiciaire des migrants mineurs pour verrouiller le trafic de rue.  

Une frontière ténue entre légalité et argent occulte

La moindre opération de police déclenche l’alerte de réseaux entiers. L’avocat Gérald Pandelon, auteur de La France des caïds, a remarqué l’existence d'”une forme de Facebook du narcobanditisme via les messageries Telegram, WhatsApp, Signal, etc. Ces milieux sont interconnectés et forment souvent des équipes à tiroirs. Tout se sait : qui fait quoi, où se ravitailler en cas de besoin d’une grande quantité…” Ses clients de haut calibre émargent facilement à 100 000 euros nets par mois toutes activités confondues, le commerce de cannabis étant difficilement dissociable du trafic de cocaïne et des entreprises de blanchiment.  

Des sociétés écrans à la façade respectable servent de canaux de blanchiment pour irriguer une économie légale en quête permanente de capitaux. Là où les acteurs du deal affichent globalement le même profil social de jeunes hommes déscolarisés ou de simples bacheliers, celui “des gérants de société au casier vierge se gentrifie”, argue Me Pandelon. Il y a quelques années, le conseil avait même plaidé la cause du bras droit d’un caïd diplômé d’une école de commerce. La frontière entre légalité et argent occulte s’avère ténue. “Lorsqu’un chef d’entreprise a besoin de 200 000 euros pour repartir, il les obtiendra en quarante-huit heures. S’il a déjà rendu service à un caïd, ça sera réglé dans la demi-heure”, déplore le pénaliste.  

Au-delà des classiques kebabs et cercles de jeux, l’immobilier et les sociétés de transports blanchissent de plus en plus l’argent sale. Entrent alors en jeu des courtiers appelés sarraf. En empochant 8 % de commission, ces intermédiaires pratiquent la hawala, un mode de transfert d’argent liquide quasi indétectable. La technique emploie d’honnêtes migrants installés en France qui souhaitent rapatrier des fonds au pays. Par exemple, avec le truchement d’un courtier, “un travailleur malien qui a besoin de francs CFA pour sa famille au Mali va mettre à disposition la somme équivalente en euros pour quelqu’un qui en a besoin en France”, indique Nacer Lalam de l’Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur. Le sarraf s’occupe du reste, comme l’explique la journaliste Claire Andrieux dans son enquête La Guerre de l’ombre. Le livre noir du trafic de drogue en France.  

Mêlant archaïsme et postmodernité, les acteurs du marché ne reculent devant aucun paradoxe. Depuis quelques années, les fumeurs de cannabis privilégient par exemple l’herbe made in France au détriment de la résine issue d’OGM pour, disent-ils, préserver leur santé. Ainsi, dans une commune champêtre de l’Essonne, Patrick (*), 55 ans, cultive sa “beuh” en sous-sol. Une fois l’an, cet antiquaire aisé fait pousser des graines de cannabis afin de récolter 800 grammes d’herbe au bout de quatre mois. Pour rentabiliser son investissement initial de 3 000 euros (engrais, lampes, extracteurs…), Patrick vend son excédent d’herbe bio 8 euros le gramme à des amis choisis. Sur le marché, le même produit se monnaie 10 euros, bien plus cher que le “shit” que Patrick achète 5 000 euros le kilo “pour [s]a copine”. Même dans ce bout de France périphérique voisin de la Beauce, la culture de l’herbe et la vente en circuit court se démocratisent. De l’herbe à la résine, plus les modes de production et de distribution s’ubérisent, notamment via la chaîne Telegram “Cali Delivery officiel”, moins les clients doivent se déplacer.  

Dans ses rêves les plus fous, Patrick imagine des légions de dealers recyclés dans le commerce légal de CBD. Lubie ou avant-gardisme ? Un magistrat douche ce genre d’espoir : “N’oublions pas que la consommation excessive et précoce de cannabis provoque une explosion des maladies mentales. Ça flingue et déscolarise des jeunes : quand ils ont 35 ans, les petits dealers sont des débiles mentaux.” Les utopistes de la start-up nation sont prévenus.  

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(*) Le prénom a été modifié. 


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