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Les Grands Récits – Du Clay de Rome au Ali d’Atlanta : le feu et la flamme

Par Laurent VERGNE

De l’or. Une médaille jetée. Ou perdue. Une rivière. Un ring. Un ado enthousiaste, brillant et survolté. Un quinquagénaire malade et tremblant. Un ring. Une flamme. Une seconde médaille. Deux époques. Deux lieux. Deux Jeux. Deux noms. Un homme. Une histoire.

S’il a construit sa mythologie à travers les frontières de son sport via ses combats contre Sonny Liston, Joe Frazier, Ken Norton ou George Foreman, Mohamed Ali reste aussi lié à la grande histoire des Jeux, qu’il a marquée en deux occasions et dans deux contextes distincts, à près d’un demi-siècle d’intervalle. Sans faire de lui “The Greatest” de l’histoire des Jeux, cela lui confère une place assez unique dans la galaxie olympique.

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Les Grands Récits Olympiques – Mohamed Ali : Ecoutez le podcast

Avant de devenir, entre gloire et controverses, un des êtres humains les plus célèbres de son temps, Mohamed Ali a été Cassius Clay. Le second tenait déjà en grande partie dans le premier. Bravache, fort en gueule, charmeur, irrésistible, insupportable, un peu mytho, très mégalo, convaincu de sa propre grandeur, Clay était déjà Ali.

Toute sa vie sera entourée de légendes. La première relate les premières secondes de son existence. Sa tête, dit-on, était déjà énorme en sortant du corps de sa mère. Elle ne dégonflera jamais. Il a douze ans lorsqu’il pénètre pour la première fois dans une salle de boxe, le Columbia Gym, tenu à Louisville par Joe Martin, son formateur et mentor. “Je serai le plus grand, je deviendrai champion du monde des poids lourds !“, beugle-t-il déjà. Cette attitude lui vaut la détestation de ses petits camarades, lassés de sa bouche toujours grande ouverte, mais Martin, très vite, est convaincu des capacités de l’adolescent. Là aussi, Napoléon perçait sous Bonaparte. L’ado boxeur Clay porte en lui les fruits du futur champion.

La peur de l’avion

Dans son autobiographie, The Greatest, my own story, parue en 1975, Mohamed Ali a minimisé le rôle de Joe Martin dans son ascension vers la gloire. Pourtant, il est acquis qu’il lui doit une partie de celle-ci. Pour lui avoir appris à boxer, pour l’avoir poli, mais peut-être plus encore pour l’avoir convaincu de monter dans un avion.

Ali, un géant sur et en dehors du ring

Six ans après avoir mis les gants pour la première fois, Cassius Clay est devenu une terreur des rings. Vainqueur des Golden Gloves, la référence des tournois amateurs aux Etats-Unis, chez les mi-lourds en 1959 puis chez les lourds en 1960, le jeune Cassius Marcellus est logiquement sélectionné pour représenter l’Oncle Sam aux Jeux Olympiques de Rome. Mais le prodige ne veut pas y aller. Il a une peur panique de l’avion. Au point de demander s’il ne peut pas se rendre en Italie en bateau ou en train. Quand on lui explique que la première solution n’est pas raisonnable et la seconde impossible, sa décision est prise : “Tant pis, je n’irai pas aux Jeux.”

Sa phobie ne tient pas à l’inconnu mais au vécu. Elle est née quelques mois plus tôt, lors d’un déplacement en Californie pour les sélections olympiques. Le vol, très agité, lui a laissé un souvenir pénible. Suffisant pour qu’il se persuade de sacrifier son ambition olympique. “Si tu fais ça, tu vas perdre l’occasion d’être champion olympique, car la médaille d’or est pour toi“, le prévient Joe Martin. Mais Clay ne veut rien savoir. Heureusement, son coach est aussi têtu que lui. Comme Martin l’a raconté dans un documentaire de HBO consacré à Ali, il finira par trouver le moment et les mots :

Je l’ai emmené au Central Park de Louisville et nous avons marché longuement, pendant deux ou trois heures. J’ai réussi à l’apaiser et à le convaincre que s’il voulait devenir un jour champion du monde des poids lourds, il devait d’abord aller à Rome et gagner les Jeux Olympiques.”

Joe Martin (avec la casquette), le premier entraîneur de Mohamed Ali.

Crédit: Imago

Rome, l’acte de naissance

Le joyau de l’équipe américaine s’est décidé, mais il n’est pas rassuré pour autant. Il va jusqu’à s’enquérir des statistiques de l’US Air Force pour savoir si un accident d’avion s’est déjà produit entre les Etats-Unis et Rome. Lorsqu’il se présente à l’aéroport de Louisville qui, ironie de l’histoire, sera rebaptisé en son futur patronyme de musulman en 2019 deux ans et demi après sa mort, Cassius Clay a emporté avec lui un parachute. Des amis ont eu beau lui assurer qu’en cas de crash, celui-ci ne lui serait d’aucun secours, il n’a rien voulu savoir.

Comme pour beaucoup d’épisodes de sa tumultueuse existence, les versions divergent sur son comportement pendant le vol. Mais tous évoquent un passager agité et stressé. Selon les versions, il aurait passé le voyage à hurler et à prier ou aurait bruyamment fait le tour de tous les sélectionnés olympiques présents dans l’avion en disant qui, parmi eux, ramènerait une médaille d’or. En s’incluant évidemment dans la liste. La vérité est peut-être là. Ou entre les deux. Ou ailleurs. Peu importe. Avec Clay comme avec Ali, la légende sera parfois plus belle que la réalité. Et chacun s’en accommodera.

1960 : Cassius Clay n’est pas encore Mohamed Ali, mais le premier porte déjà le second en lui.

Crédit: Getty Images

Le gamin de Louisville aurait eu tort de ne pas venir et il ne regrettera pas de s’être déplacé. Sur le ring, sa technique et sa vitesse font merveille. Il est le feu. L’Américain surclasse d’abord au 2e round le Belge Yann Becaus, dont le nom le fait rire, puis le champion olympique 1956 chez les moyens Gennady Shatkov et l’Australien Tony Madigan, tous les deux aux points.

Il ne reste plus qu’un boxeur entre lui et l’or. Un certain Zbigniew Pietrzykowski. Il lui faut non seulement le battre, mais le battre clairement. Juste avant sa finale, un autre duel américano-polonais pour l’or vient de se tenir. Eddie Crook l’a emporté aux points contre Tadeusz Walasek, mais dans la controverse. Le public du Palais des Sports hurle au scandale. “En montant sur le ring, dira Clay, je savais que je devais gagner sans laisser la moindre place au doute.”

Zbigniew Pietrzykowski termine sa finale le visage en sang face au jeune Cassius Clay.

Crédit: Getty Images

A 26 ans, avec plus de 230 combats chez les amateurs, Zbigniew Pietrzykowski possède un vécu nettement supérieur. Pendant deux rounds, le Polonais tente un travail de sape sur Clay. Le jeune Américain, perturbé par le style de son adversaire, peine à trouver la distance. Il commence à entrevoir la lumière dans les derniers instants de la deuxième reprise, même si à l’issue de celle-ci, il est toujours mené aux points. Mais la foudre va bientôt s’abattre. Pietrzykowski a voulu la guerre, il l’aura. “L’homme d’Etat qui la déclenche n’est plus le maître de la politique mais l’esclave des évènements“, disait De Gaulle. Cela vaut aussi, souvent, pour les boxeurs.

Dans la dernière reprise, Clay passe à l’assaut. Une tempête emporte le malheureux Pietrzykowski, totalement dépassé, dont le grand mérite sera de tenir debout, jusqu’au bout. Mais à l’unanimité, Cassius Clay est sacré champion olympique des poids mi-lourds. L’acte de naissance d’un champion dont le monde entier connaîtra bientôt le visage et les noms, celui-ci puis le suivant.

Rome, 1960. Cassius Clay sur la plus haute marche du podium.

Crédit: Getty Images

Le maire du Village olympique

A Rome, la tornade de Louisville aura été comme un poisson dans l’eau. Surtout au Village olympique, dont il profite au maximum, avant et après son titre. Si le selfie avait existé, Clay se serait fait prendre en photo avec tout le monde. Avec sa personnalité très ouverte, il est une des coqueluches des Jeux, discute avec des athlètes de tous les continents. A tel point qu’on le surnomme “Le maire du Village”. “Cassius était de loin l’un des athlètes les plus populaires du Village l’été dernier, écrira en 1961 le New York Times. Il se faisait des amis de partout. S’il a soif de publicité, il l’attire aussi de façon inexorable, comme un aimant.”

Dave Kindred, lui, est peut-être le journaliste qui a le plus écrit sur Clay et Ali. Dans son livre Sound and Fury, évoquant dans les années 70 le lien entre Ali et le journaliste Howard Cosell, il relate une anecdote des Jeux de Rome qui en dit long sur son désir de reconnaissance : “Sur une photo de l’équipe américaine de boxe, Clay est derrière. Il incline la tête, pour être sûr que son visage soit bien visible de tous. Il voulait devenir célèbre à tout prix.”

Tout l’art du jeune Cassius Clay : ou comment ne voir que lui sur la photo même s’il est tout au fond.

Crédit: Getty Images

Derrière la façade se cachent les fondations invisibles du jeune champion, celles d’un bourreau de travail. Depuis l’âge de 15 ans, le futur champion du monde des lourds s’astreint à un entraînement spartiate, plus proche d’un professionnel aguerri que de celui d’un amateur et encore moins d’un adolescent. Cassius se lève à 4 heures du matin et, même par -10 degrés, court dans les rues quand Louisville dort encore ou s’éveille à peine. John Powell travaille à cette époque dans un “Liquor shop”. Il est toujours le premier arrivé, avant l’ouverture du magasin, pour recevoir les livraisons. Il a pris l’habitude de voir Cassius débouler dans la nuit ou le brouillard, comme il le confie alors à Sports illustrated :

Je voyais son ombre surgir au coin de Grand Avenue. Clay prenait la direction du Chicksaw Park. Même les matins d’hiver les plus froids et les plus sombres. Il était la seule personne que je pouvais voir aussi tôt le matin. Quand j’étais dehors, il s’arrêtait de courir et, devant moi, faisait du shadow boxing. Une fois, il m’a lancé : ‘John, un jour, tu seras propriétaire de ce magasin, et moi je serai champion du monde des poids lourds !’ Ses deux prophéties se sont réalisées’.”

Les Grands Récits Olympiques : Mohamed Ali

L’idylle platonique avec Wilma Rudolph

Cette fin d’été 1960 marque donc son premier tremplin vers une notoriété planétaire. Sur le ring et en dehors, comme le rappelle encore Kindred : “Les Jeux ont instantanément fait de Clay une célébrité. Il était beau, bruyant, drôle et, sportivement, il a accompli quelque chose de grand en gagnant la médaille d’or à 18 ans.”

A l’époque, il n’est pourtant encore qu’un gosse sorti de son Kentucky natal et la puissante délégation américaine regorge de noms plus fameux que le sien, pour un temps au moins. A commencer par la sprinteuse Wilma Rudolph, dont il va devenir proche. Très proche.

Clay et Rudolph, reine de ces Jeux avec son triplé 100 mètres, 200 mètres, 4×100 mètres sur la piste du Stadio Olimpico, sympathisent pendant la quinzaine romaine. Seule la timidité maladive du jeune Cassius, qu’il masque derrière son bagout, l’empêche d’aller plus loin.

Dans un article que lui a consacré Sports Illustrated en 1992 pour son 50e anniversaire, le magazine était revenu sur cette idylle platonique : “Clay était très doux avec Rudolph, mais il était trop timide pour lui dire ce qu’il ressentait. Son manque d’assurance avec les filles était tel que la première fois qu’il en avait embrassé une, un ou deux ans auparavant, il s’était évanoui. Il avait fallu un gant d’eau froide pour le réanimer. Alors il masquait cette timidité derrière un côté bravache.”

Tout le monde l’adorait, témoignait Wilma Rudolph dans le même article. Tout le monde voulait le voir, être avec lui, lui parler. Et pour parler, il parlait tout le temps. Je me cachais toujours derrière, en me demandant ce qu’il allait bien pouvoir dire.”

Après leurs triomphes communs, les deux champions olympiques passent du temps ensemble, à New York ou à Louisville, où Wilma lui rend visite, sans plus savoir où se mettre quand Clay, depuis sa voiture, harangue les passants à grands coups de : “Wilma Rudolph est à côté de moi ! C’est Wilma Rudolph, elle est la plus grande ! Et je suis Cassius Clay, je suis le plus grand !” “Dès le début, je lui ai dit : ‘Tu devrais monter sur scène, être acteur’“, confie Rudolph. De fait, tout au long de sa carrière de boxeur, Clay/Ali fera le show.

Wilma Rudolph, la reine des jeux de Rome en 1960.

Crédit: Eurosport

Clay, Américain et fier de l’être

Mais en 1960, il ne joue pas. Il ne manque alors pas une occasion de clamer sa fierté d’être devenu champion olympique. Fierté pour lui, et pour son pays. “Je le vois encore dans le Village avec sa médaille d’or autour du cou, a raconté Wilma Rudolph. Il dormait avec. Il allait à la cafétéria avec. Il ne la quittait jamais. Personne ne chérissait sa médaille autant que lui.”

Pendant 48 heures, confirme le champion olympique des mi-lourds, je ne l’ai pas enlevée une seule seconde. Je dormais mal parce que je devais dormir uniquement sur le dos pour ne pas risquer de me couper avec la médaille. C’était la première fois que je dormais sur le dos. Mais je m’en foutais. J’étais champion olympique.”

Le jeune Cassius Clay arbore fièrement sa médaille d’or olympique. Il ne la quitte jamais.

Crédit: Getty Images

Lors de la parade new-yorkaise des champions olympiques, on peut le voir à Times Square, la médaille toujours autour du cou. A son retour à Louisville, il est accueilli en héros américain. Le porche de sa maison est orné du drapeau national et son père, qui a repeint les marches en blanc, bleu et rouge, l’accueille en chantant le “Star-Splangled Banner” à plein poumons. Une cérémonie est organisée à la mairie de Louisville puis une autre par le gouverneur du Kentucky pour célébrer l’enfant du pays. C’est l’enfant de l’Amérique Cassius Clay qui s’est couvert d’or à Rome. Qu’on attaque son pays et il en sera le premier avocat.

En Italie, lors d’une conférence de presse après sa finale victorieuse, un journaliste soviétique le provoque sur la ségrégation en vigueur aux Etats-Unis : “En tant que noir, comme vivez-vous le fait de ne pas avoir le droit de manger dans certains restaurants réservés aux blancs ?” A la fois conscient du piège et vexé qu’on puisse attaquer “son” pays, Clay réplique aussi vite et fort que sur le ring :

Vous êtes russe, hein ? Ecoutez, des gens qualifiés travaillent pour régler ce problème. Nous avons les plus belles et les plus grandes voitures. Nous avons toute la nourriture que nous voulons. Les Etats-Unis sont le plus grand pays du monde, plus grand que le tien, et s’il y a des endroits où je ne peux pas manger, il y en a beaucoup plus où je peux le faire.” Le même homme, sept ans plus tard, se mettra à dos une partie de l’opinion et des médias américains par son refus d’incorporer l’armée et de partir au Vietnam. Clay sera devenu Ali.

La rupture entre le Clay fier patriote et son idéalisme, voire sa naïveté, sera vite consommée. On lui a réservé un accueil royal, mais il reste un noir dans un Etat sudiste où la ségrégation n’est pas seulement une loi, mais une conviction. Un champion olympique, certes, mais noir avant tout.

De retout de son triomphe romain, Cassius Clay est accueilli par sa famille à Louisville. Il porte sa médaille autour du cou.

Crédit: Getty Images

La fin des vacances et des illusions

Fin 1960. Dès le 29 octobre, il dispute et gagne son premier combat chez les professionnels, face à Tunney Hunsacker. Le début d’une longue marche vers la ceinture des poids lourds. Redescendu de l’Olympe, encore loin d’être le roi du monde, Clay comprend vite que la fête est finie. Il croyait que son statut lui offrirait un respect et des droits qu’il n’avait pas. Il se trompe. Sa médaille, ici, tout le monde s’en fout. Surtout dans les établissements pour les seuls blancs.

Flanqué de son ami Ronnie King, Clay pénètre dans un restaurant interdit aux noirs. Ils s’installent et commandent à la serveuse deux hamburgers et deux milkshakes vanille. Gênée, elle leur fait comprendre qu’elle ne peut les servir. “Mademoiselle, reprend le boxeur en montrant sa médaille qu’il trimbale toujours avec lui, je suis Cassius Clay, le champion olympique.”

Elle file voir son patron, peu enclin à négocier : “Je m’en fous de savoir qui c’est. On ne sert pas des nègres ici“. “Ça tombe bien, je n’en mange pas“, aurait répondu Clay. C’est la fin de l’aveuglement pour le jeune champion. “Ma lune de miel olympique était terminée, écrit-il dans son autobiographie. Toutes mes illusions construites à Rome, celle du gamin de toute l’Amérique, étaient parties.

Cassius Clay / Mohamed Ali avec sa médaille d’or olympique.

Crédit: Eurosport

Un gang de motards blancs aide le patron du restaurant à éjecter Clay et King. Une fois dehors, deux bikers continuent de s’en prendre à eux. La confrontation est violente. Plus tard, Cassius et Ronnie se retrouvent au bord du fleuve pour laver leurs vêtements ensanglantés. Puis, du Jefferson Bridge, Clay ôte la médaille de son cou, et la jette dans l’Ohio. Il écrira :

En la regardant, pour la toute première fois, je la voyais pour ce qu’elle était vraiment. Un simple objet, quelque chose de très ordinaire. Je l’ai jetée. Ma médaille était partie, mais je me sentais très calme et une grande confiance m’a envahie. Les vacances romaines étaient terminées. Je sentais en moi une force nouvelle et secrète.”

Sa médaille engloutie au fond de l’Ohio servirait donc de point de rupture dans l’existence de l’homme et du champion. S’il n’abandonnera son “nom d’esclave” qu’en 1964, c’est là que Cassius Clay, dans l’esprit, a commencé à céder sa place à Mohamed Ali.

L’anecdote tout sauf anecdotique de la médaille abandonnée dans le fleuve comme pour s’affranchir de cette Amérique célébrant les actes du champion mais refusant de reconnaître les droits de l’être humain est à la fois forte et symbolique. Mais est-elle vraie ? Elle n’a été racontée par Ali pour la première fois qu’en 1976, dans son autobiographie. Jamais il n’en avait fait mention lors des quinze années précédentes. L’aspect tardif de cette révélation suffira à l’envelopper d’un certain scepticisme. Une façon de réécrire l’histoire a posteriori, pour ajouter de la légende à la légende.

A-t-il vraiment jeté sa médaille d’or ?

60 ans plus tard, la réalité des faits demeure floue. En 2016, dans un documentaire-enquête de Sports Detective, diffusé par une drôle de coïncidence au lendemain de la mort de Mohamed Ali, l’ancien agent du FBI Kevin Barrows et la journaliste Lauren Gardner étaient partis en quête de la vérité. On y voit notamment témoigner Victor Bender, un ami d’enfance du boxeur. Celui-ci ne lui a jamais dit si cette histoire de médaille jetée dans l’Ohio était vraie ou non, mais sa conviction est faite : “Je pense qu’elle a simplement été perdue.” Une thèse reprise par plusieurs biographes d’Ali, dont l’un des plus fameux, Thomas Hauser, auteur de Muhamad Ali : His Life and Times.

En menant l’enquête à Louisville, les auteurs du documentaire découvrent à quel point la médaille d’or de la grande figure locale reste un sujet de débat. “Nous avons trouvé une ville très divisée sur cette histoire, expliquait Ken Barrows au moment de la diffusion. Ce n’est pas une de ces légendes urbaines à propos de laquelle les gens se contentent de hausser les épaules. Ils y sont très attachés et sont surtout très divisés sur le sujet. Cette histoire fait écho à l’identité de Louisville et témoigne des profondes divisions qui ont miné la ville natale de Mohamed Ali à cette époque.” Une chose est sûre, et c’est même là l’unique certitude, jetée ou égarée, la médaille d’or n’a jamais refait surface. Mais une autre va finir par apparaître.

Atlanta, 4 août 1996. Les Jeux de la XXVIe Olympiade touchent à leur fin. La finale du tournoi de basket, un des derniers évènements majeurs de la quinzaine, oppose les Etats-Unis et la Yougoslavie. A la mi-temps, une gigantesque clameur monte du Georgia Dome, lorsque le speaker annonce l’arrivée d’un invité surprise, Mohamed Ali. Le Comité International Olympique a profité de l’occasion pour organiser une cérémonie unique en son genre. Son président, Juan Antonio Samaranch, remet en personne au champion olympique des mi-lourds en 1960 une réplique de sa médaille d’or et la passe autour de son cou.

1996 : Juan Antonio Samaranch remet à Mohamed Ali une réplique de sa médaille d’or perdue des Jeux de Rome.

Crédit: Getty Images

Ali parait nerveux. Il n’en est que plus touchant. A 54 ans, ses bras tremblent de façon compulsive, effet le plus visible et le plus effrayant de la maladie de Parkinson qui l’habite, officiellement depuis douze ans, et sans doute depuis quelques années de plus. Son émotion est palpable. La démarche est mal assurée, le personnage vieilli avant l’heure par le mal qui le ronge, mais son visage irradié par son fameux demi-sourire a conservé quelque chose de frais et juvénile, comme un écho au lointain triomphateur romain.

Lorsqu’il prend la médaille dans sa main et la porte à ses lèvres pour l’embrasser, le Georgia Dome s’embrase. Même en tribune de presse, quelques larmes coulent. La force du moment relègue au second plan la vérité enfouie, au fond de l’Ohio River ou ailleurs, de la médaille originelle. Tout cela n’a plus d’importance.

Les membres de la Dream Team 2.0., les Shaquille O’Neal, Charles Barkley, Reggie Miller, Karl Malone, Hakeem Olajuwon, John Stockton, Scottie Pippen, David Robinson et les autres viennent étreindre Ali avant de se faire prendre en photo avec lui. Puis vient le tour des Yougoslaves. L’ex-boxeur est l’idole de certains d’entre eux, comme le pivot Vlade Divac. Si la cérémonie témoigne d’une chose, c’est de la force transcendantale de Mohamed Ali, figure d’envergure universelle, par-delà son sport ou son pays.

Mohamed Ali entouré des membres de la sélection US de basket lors des Jeux d’Atlanta.

Crédit: Getty Images

Atlanta, la surprise Ali

Ces Jeux s’achèvent comme ils avaient commencé : avec Ali. Il aura été le point de repère initial et final de la quinzaine géorgienne que personne n’aura ancré dans l’histoire autant que lui. Le choix d’Atlanta a été controversé en cette édition du centenaire de l’ère moderne de l’Olympisme. Plutôt qu’Athènes, le CIO a opté pour la métropole géorgienne, temple des sièges de CNN et, surtout, Coca-Cola. “Les Jeux du fric”, au lieu de ceux de la mémoire, attaquent les puristes de l’imaginaire olympique, criant à la privatisation des JO par le marchand de soda.

Pour atténuer les critiques, Atlanta veut frapper fort lors de sa cérémonie d’ouverture. Comme souvent, le plus grand mystère repose sur l’identité de celui ou celle qui embrasera la vasque olympique. Des noms fusent, des rumeurs circulent. Très peu mentionnent Ali, trop malade, dit-on, et dont les apparitions sont devenues rares. Le choix le plus évident est celui d’un autre boxeur, lui aussi champion du monde des poids lourds : Evander Holyfield, ancien médaillé olympique et surtout enfant d’Atlanta, où il a grandi.

Le 19 juillet 1996, Holyfield est bien présent au stade Olympique. Al Oerter, le quadruple champion olympique du lancer de disque, pénètre dans l’enceinte, flamme en main, avant de la transmettre à Holyfield. Puis vient Voula Patoulidou, la caution grecque, et enfin Janet Evans. La grande nageuse américaine est l’ultime relayeuse, jusqu’à la plateforme située en contrebas de la gigantesque vasque. Evans n’ignore évidemment pas à qui elle va passer le flambeau. Ils ne sont qu’une poignée sur cette planète à le savoir, comme l’a raconté en 2015 la nageuse, elle-même au courant depuis moins de 24 heures :

La veille de la cérémonie d’ouverture, vers minuit, je me suis entraînée lors de la répétition. Mais la personne qui devait allumer le chaudron n’était pas là. J’ai demandé pourquoi et on m’a annoncé que ce serait Mohamed Ali, en me disant bien que je devais absolument garder ça pour moi. J’avais pourtant envie de le dire à la terre entière. Jusque-là, j’étais nerveuse à l’idée de porter la flamme, maintenant je l’étais de la passer au ‘Greatest’.”

Atlanta 1996 : Mohamed Ali va allumer la vasque olympique dans un stade en délire.

Crédit: Getty Images

L’image la plus célèbre des cérémonies d’ouverture

C’est donc là, sur cette plateforme, qu’émerge Mohamed Ali, tout de blanc vêtu et tremblant de tout son corps. Tous ceux qui, dans le stade ou devant leur télé à travers le monde, ont été les témoins de cette séquence, ont retenu leur souffle, se demandant si l’ancien maître des rings allait parvenir à tenir la torche suffisamment fermement pour aller au bout du processus. Mais pourquoi douter d’Ali ?

Cette image est probablement la plus célèbre de toute l’histoire des cérémonies d’ouverture olympiques. Atlanta, la si contestée Atlanta, a réussi ce tour de force. Ou plutôt, l’icône Ali l’a rendue possible. Qui d’autre ? Il n’est alors plus ce personnage si controversé et clivant, rejeté par une partie de sa propre opinion publique. Il est devenu un emblème fédérateur. Ce n’est pas le moindre des pieds-de-nez du si paradoxal monsieur Ali.

Mettre Ali sur cette plateforme était un coup de génie qui a transformé une très jolie cérémonie en une célébration, écrira le journaliste George Vecsey dans le New York Times. J’étais assis entre un confrère noir et une consœur blanche en tribunes et quand nous avons vu Ali surgir, nous nous sommes spontanément tapés dans les mains devant l’audace et la perfection de ce moment. Ali était aux Jeux. Ali était au sommet. Allumant la flamme. Volant comme un papillon, et nous piquant comme une abeille, tous autant que nous étions.”

En 1996, Mohamed Ali avait ému le monde entier

Si la vie de Mohamed Ali est digne d’un roman, sa seule histoire olympique, du feu sacré de Rome à la flamme d’Atlanta, suffirait presque à le résumer. Ce sont les Jeux qui ont révélé au monde en 1960 un gamin à peine sorti de l’adolescence. Eux, encore, qui ont mondialement entériné son aura et sa popularité 46 ans plus tard. En 1999, Ali a été désigné “Sportif du XXe siècle” aussi bien par la BBC que par Sports Illustrated. Ses accomplissements sportifs et l’envergure de sa personnalité justifiaient ce choix, mais l’image encore fraîche dans les esprits de la cérémonie d’Atlanta a sans doute aidé aussi.

Comme un ultime symbole, c’est lors d’une autre cérémonie olympique, en 2012, à Londres, que Mohamed Ali apparaitra pour une des toutes dernières fois en public. Comme un adieu ne disant pas son nom. La boucle de l’anneau était bouclée.

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