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Qui sera le prochain Elon Musk français capable d’apporter une aide vitale aux armées ? (2/4)

Qui sera le prochain Elon Musk français capable de mettre à disposition ses biens matériels destinés au marché pour combler ce que ne peut pas fournir un État ? Loin des crédits d’impôts et autres subventions, le tissu économique de l’innovation s’avère fragile en raison de son modèle de développement et de sa rentabilité possible uniquement après plusieurs années d’activité. L’innovation modifie rapidement l’art de la guerre mais l’accès aux opérationnels et aux sources de financements s’avère lent et long pour de nouveaux entrants désireux de faire la différence. Il faut donc les encourager, les soutenir et s’en inspirer car des acteurs hybrides, privés et désireux de désintermédier des industriels historiques s’invitent dans un secteur très conservateur.

En effet, alors qu’émergent ailleurs de nombreux acteurs duaux civilo-militaires qui utilisent les technologies civiles au service de la modernisation de l’action publique (AWS, Space X, Microsoft, Anduril, etc.), la ministre des Armées avait en son temps exhorté son administration à se montrer « ouverte sur l’économie civile, les start-up, tournée vers l’Europe pour permettre le développement de projets de défense innovants (Discours de madame Florence Parly à Balard, Adresse aux personnels de la défense, 28 août 2018) ».

Vers de nouveaux acteurs industriels hybrides

Le ministère des Armées, à travers l’impulsion initiale de l’Agence de l’Innovation de Défense (AID), invente pour cela de nouveaux modes d’incitations, de nouveaux outils de financement, pour favoriser notamment les expérimentations rapides (Défi Tech C2IA, Appel à projets LARINAE et COLIBRI de l’AID, etc.). A son tour, et sous l’impulsion de l’État stratège et actionnaire, la France pourrait saisir cette opportunité pour s’inspirer de ces nouvelles cultures afin de bâtir de nouveaux acteurs industriels hybrides, disposant de la robustesse d’un grand groupe mais capables de l’innovation d’une startup, permettant de conserver l’innovation technologique nécessaire à la conquête des parts de marché à l’export tout en soutenant l’ambition de modernisation des armées françaises [Préconisation n°5].

L’État doit pouvoir consolider mais également créer des dynamiques collectives pour éviter les concurrences « cannibales » et stériles. Si la France invente, elle a du mal à passer à l’échelle industrielle. La pression est grande, comme le souligne un rapport confidentiel de la Cour des comptes, qui invite l’État à rompre avec les procédures classiques et les approches historiques de gestion de projet, peu favorables à l’innovation type New Space. Les grandes puissances mondiales choisissent désormais « de s’appuyer plus systématiquement sur un secteur civil en pleine expansion pour satisfaire leurs besoins militaires ».

Le récent contrat TORNADE (Traitement Optique et Radar par Neurones Artificiels via Détecteurs), portant sur l’acquisition de licences logicielles pour l’analyse via l’intelligence artificielle (IA) de grandes masses de données est une première à encourager. En effet, Prelingens, jeune pépite française créée en 2016, est désormais titulaire de ce contrat de 240 millions d’euros sur sept ans. La DGA marque ainsi un changement de paradigme en France à généraliser. Un acteur innovant peut être acteur de premier rang de la commande publique.

Fusion des fonds de R&D publics et privés

Une occasion unique se présente pour agréger les fonds de R&D d’initiatives étatiques à ceux d’origine privée, car le monde civil peut désormais apporter des innovations ayant des applications militaires quasi immédiates (imprimantes 3D, IA, NewSpace…). Cette approche permettra d’anticiper et de ne plus subir les prochaines « disruptions » technologiques. Ces nouvelles frontières seront explorées par ces acteurs hybrides, aux contacts de la pression du marché et de ce fait plus agiles et adaptables.

Pareille hybridité pourrait être encouragée en révisant également les contraintes lors des levées de fonds pesant sur des start-ups sommées, par défiance culturelle (Alexandre Papaemmanuel et Yann Wendel, « Dépasser les préventions du secteur financier à l’égard d’un « dirty » business ? Le nécessaire soutien à l’industrie de défense », L’Hétairie, 1er mars 2018) des investisseurs envers le secteur gouvernemental (Venture Capital, Private Equity, banque, etc.), de choisir prématurément et définitivement entre secteur militaire et marché civil [Préconisation n°6].

L’action de Défense Angel est à ce titre exemplaire pour venir en aide au financement de ces jeunes pousses, notamment en proposant à toute personne disposant d’une épargne d’investir dans des entreprises innovantes et d’accompagner les acteurs institutionnels et industriels afin de détecter des innovations d’intérêt pour la Défense. En donnant un sens citoyen à l’épargne des Français, cette initiative permet de dépasser les contraintes de certains capital risques. Cette culture du risque devient alors une qualité pour soutenir l’innovation dans ses phases d’amorçage tout en contribuant au lien Armée Nation. D’ailleurs, au même titre qu’un investissement dans une jeune entreprise innovante bénéficie d’une réduction fiscale de 25%, une réduction supplémentaire pourrait être appliquée aux épargnants et investisseurs dans une startup stratégique. [Préconisation n°7].

Cofinancer des démonstrateurs

Si la frontière pouvait être aisée dans le monde d’avant, la voici désormais troublée par le rythme soutenu des innovations de composants et de ruptures technologiques. SpaceX en atteste, l’initiative privée, une fois amorcée, peut être encouragée par la commande publique. L’approche de Mind2Shack en France vient combler ce manque en veillant et évaluant les innovations les plus matures pouvant répondre rapidement à des irritants opérationnels en complément de l’action de l’État. Ainsi, en soutenant la nécessaire dualité, l’État peut-il favoriser l’émergence de nouveaux acteurs économiques et industriels au service de sa non-dépendance. Il faut en ce sens renforcer l’action de l’État dans l’émergence et la détection des innovations grâce, par exemple, à des mises en compétition fréquentes, au-delà des acteurs traditionnels, sur des développements exploratoires comme a pu le préconiser la Cour des Comptes [Préconisation n°8].

Encouragée par l’État, l’industrie doit à nouveaux proposer de développer en cofinancement sur fonds propres des démonstrateurs opérationnels (NEURON, ELISA, etc.) avec prise de risque technologique importante. Il faut également relever le seuil des procédures de mise en concurrence pour la R&D, en laissant ainsi aux Autorités Signataires de Marchés plus de latitude pour organiser des mini-concurrences type défi, mieux rémunérées et moins fractionnées si cela est nécessaire [Préconisation n°9].

Il faut enfin encourager les entreprises à se rapprocher des centres d’expérimentations des trois armées. C’est un aspect insuffisamment mis en avant qui peut contribuer au passage des Rapid financés par l’AID en programme d’armement [Préconisation n°10].

Pour appuyer cette préconisation, on observe que deux facteurs ont dynamisé le tissu GovTech outre-Atlantique (selon la définition du cabinet Roland berger, « les Govtech sont des start-ups technologiques ayant parmi leurs clients au moins un acteur public. Elles ont vocation, à travers leurs activités, à améliorer l’action publique et créer les services publics de demain ») attirant les investisseurs en capital-risque vers les investissements de défense :

  • Des start-ups technologiques financées par du capital-risque gagnent du terrain sur les acteurs commerciaux ;
  • Le Département américain de la Défense a fait évoluer son approche de la conduite des programmes d’armement, en s’appuyant désormais sur des démonstrateurs puis les passant à l’échelle après confrontation au besoin opérationnel.

Susciter des startup d’Etat

Cet axe est précieux pour contourner la tendance dominante dans la passation de marchés de défense, conduisant souvent à « générer des solutions à 99 % des problèmes (Daniel R. Lake, “Technology, Qualitative Superiority, and the Overstretched American Military”, Strategic StudiesQuarterly, Winter 2012) ». Pour ne pas subir une culture militaire d’optimisme technologique, les dialogues entre l’état-major et la DGA sont désormais plus directs et pragmatiques. Comme pour les drones, n’est-il pas préférable de disposer immédiatement d’une plateforme dronisée, peut-être imparfaite mais opérationnelle, à une ambition sans réalité, obérant le présent pendant une trop longue durée ? Le choix du Reaper pour combler un trou capacitaire n’est plus remis en cause.

Mais même si l’instruction ministérielle n°1516 de 2008 sur la conduite des programmes d’armement a été simplifiée pour un cycle d’acquisition des équipements plus réactifs, les opérations d’armement, sous la pression des opérations militaires, doivent pouvoir incorporer plus rapidement les innovations. C’est pourquoi, aux côtés des indicateurs coûts/délais/performance, il conviendrait de piloter la conduite des opérations par un nouvel indicateur innovation qui viendrait s’ajouter à ceux existant (origine intra ou extra ministère des Armées, réduction du délai de déploiement et d’appropriation, ratio coûts/bénéfice, etc.) [Préconisation n°11]. Il serait notamment pertinent lors des Comité des Capacités, Commission Exécutive Permanente et surtout par le ministre lors des Comités d’Investissement Militaire.

En outre, il est indispensable d’héberger et de susciter des « startups d’État » mais également encourager la création de spin off industriels au sein des grands acteurs de la BITD pour traiter des irritants opérationnels et organisationnels avec une plus grande réactivité (conduite de projet libre et hors processus – seul le résultat compte) [préconisation n°12].

Un responsable unique

Enfin, l’industrie en économie de guerre impose une certaine adaptabilité et continuité budgétaire. C’est pourquoi, un programme d’armement doit pouvoir s’appuyer sur des provisions financières « pour opportunité », « pour évolutions », ou « prise en compte numériques » afin de laisser à la DGA une certaine latitude pour financer des innovations technologiques pour un programme en cours de réalisation [Préconisation n°13].

Cette économie de guerre impose également, dans le déploiement rapide du numérique, une certaine continuité de gestion aujourd’hui impossible en l’absence d’un responsable unique. Aujourd’hui les programmes numériques sont scindés en Programme 146 « Équipement des forces » pour les nouveaux programmes et Programme 178 « Préparation et emploi des forces » pour financer le Maintien en condition Opérationnelle et de Sécurité (MCO/MCS). Il convient donc de nommer un responsable sur l’ensemble du cycle de vie d’une opération d’armement numérique pour accélérer sa mise en service opérationnelle [Préconisation n°14].

Lire ou relire le premier volet de cette série d’Alexandre Papaemmanuel :
Économie de guerre : comment l’industrie de défense doit se « civilianiser »

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Liste des recommandations (Gouverner la BITD)

Préconisation n°5 : Bâtir de nouveaux acteurs industriels hybrides, disposant de la robustesse d’un grand groupe mais capables de l’innovation d’une start-up, permettant de conserver l’innovation technologique nécessaire à la conquête des parts de marché à l’export tout en soutenant l’ambition de modernisation des armées françaises.

Préconisation n°6 : Réviser les contraintes qui pèsent, lors des levées de fonds, sur des startup sommées, par défiance culturelle des investisseurs envers le secteur gouvernemental (Venture Capital, Private Equity, banque, etc.), de choisir prématurément et définitivement entre secteur militaire et marché civil.

Préconisation n°7 : Au même titre qu’un investissement dans une jeune entreprise innovante bénéficie d’une réduction fiscale de 25%, appliquer une réduction supplémentaire aux épargnants et investisseurs dans une start-up stratégique.

Préconisation n°8 : Renforcer l’action de l’État dans l’émergence et la détection des innovations grâce, par exemple, à des mises en compétition fréquentes, au-delà des acteurs traditionnels, sur des développements exploratoires comme a pu le préconiser la Cour des Comptes.

Préconisation n°9 : Relever le seuil des procédures de mise en concurrence pour la R&D, en laissant ainsi aux Autorités Signataires de Marchés plus de latitude pour organiser des mini-concurrences type défi, mieux rémunérées et moins fractionnées si cela est nécessaire.

Préconisation n°10 : Encourager les entreprises à se rapprocher des centres d’expérimentations des trois armées.

Préconisation n°11 : Piloter la conduite des opérations par un nouvel indicateur innovation qui viendrait s’ajouter à ceux existant (origine intra ou extra ministère des Armées, réduction du délai de déploiement et d’appropriation, ratio coûts/bénéfice, etc.).

Préconisation n°12 : Héberger et susciter des « startups d’État » mais également encourager la création de spin off industriels au sein des grands acteurs de la BITD pour traiter des irritants opérationnels et organisationnels avec une plus grande réactivité.

Préconisation n°13 : Un programme d’armement doit pouvoir s’appuyer sur des provisions financières « pour opportunité », « pour évolutions », ou « prise en compte numériques » afin de laisser à la DGA une certaine latitude pour financer des innovations technologiques pour un programme en cours de réalisation.

Préconisation n°14 :Il convient de nommer un responsable sur l’ensemble du cycle de vie d’une opération d’armement numérique pour accélérer sa mise en service opérationnelle.

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